Portrait dessiné d'Émilie Chazerand réalisé par Amandine Piu

Émilie CHAZERAND

Émilie Chazerand est née à Strasbourg, il y a longtemps déjà. Elle adore Noël, la gelée de coing, le parquet qui craque, l’odeur de la tarte qui cuit dans le four et écrire des histoires farfelues pour des enfants pas très sages. Quand elle n’est pas en train d’inventer des aventures tarabiscotées, elle s’habille en blanc et soigne les gens. Elle a une bicyclette hollandaise, deux matous dodus, trois francs six sous, quatre blagues rigolotes, cinq bonnes raisons de se lever le matin, six projets pour quand elle sera vraiment grande et sept vies, comme les chats. Comment ça, vous n’y croyez pas ?!

Portrait d'Émilie Chazerand réalisé par Amandine Piu

Entretien avec Émilie CHAZERAND, fév. 2017

"La vérité vraie sur Mireille Marcassin" est un livre sur un marcassin recueilli par un couple d'un peu vieux et ?...

Et ces un-peu-vieux vont, à leur grande surprise, être dépassés par la curiosité et l'intelligence de leur fille à groin. Comme beaucoup de parents, ils vont être tentés de mentir à leur enfant, d'enjoliver et adoucir la réalité mais, tôt ou tard, il faudra bien révéler la vérité vraie sur Mireille Marcassin...

Quand on commence à lire Mireille, on reconnait tout de suite ton style, au-delà de la thématique toujours porteuse de sens. C'est très bien écrit, dense, rythmé, drôle. Il y a une "patte Chazerand ?

J'aimerais bien ! Ce serait chouette ! Mais je ne suis pas sûre de m'être encore vraiment trouvée... Au-delà du fait que je suis incapable d'écrire une histoire pour enfants sans rimes, j'essaie simplement de m'amuser. De ne pas être trop prévisible ni de tomber dans certaines facilités. Je détesterais écrire avec une mécanique bien huilée et routinière, un schéma préconçu. J'ai besoin d'être contente de moi, à la fin d'une histoire. Quand ça n'arrive pas (ce qui est un peu trop souvent le cas à mon goût), je jette. Et j'ai beaucoup, beaucoup de déchets...

Tu sembles aimer écrire sur les rapports entre les gens. Il est question des liens entre frères et sœur dans "Un frère en bocal", des liens entre parents adoptifs et enfant dans "Mireille", des liens entre amoureux "Jean-Jean à l'envers"... En quoi ça te touche ?

Le rapport aux autres, c'est la base de tout. J'ai longtemps été le genre d'enfants, d'adolescents puis d'adultes, d'ailleurs, qui avait beaucoup de difficultés à trouver sa place. À se sentir en accord avec les gens, tout autour, et le Monde en général. Je me sens parfois en décalage, en observatrice de la vie des autres. J'ai un côté voyeur très prononcé, comme Natacha Rébus, la voisine de Jean-Jean, qui l'observe, cachée derrière sa fenêtre et sa paire de jumelles. Je suis une vraie planquée : je sors rarement et pas longtemps. Je dois dire que la plupart des gens me choque carrément, me stupéfie, me désarçonne. La nature humaine ne cessera jamais de me fasciner.

Comment et quand et où écris-tu ? Décris nous un moment d'écriture chez toi...

Mon mari dirait "avec un gosse qui braille sur un genou, en déglutissant une part de pizza froide, entre deux lessives." Et c'est à peu près ça. Je suis circonspecte face aux auteurs qui ont de vrais rituels d'écriture. Qui expliquent fièrement qu'ils rêvent de l'histoire la nuit et n'ont plus qu'à l'écrire au réveil. Qu'ils noircissent un cahier super-conquérant 96 pages en quatre jours, sous inspiration divine et Tranxène 20. Que, lorsqu'ils commencent un roman, ils s'obligent à le terminer. Personnellement, j'écris quand j'ai besoin de le faire, quand je peux le faire et où j'ai de la place pour le faire. Comme tout, dans ma vie, écrire est une activité foutraque et désordonnée. Je ne me force à rien : j'essaie, je cherche, je farfouille. Je laisse tomber en route, je reprends plus tard ou je recommence autre chose. Je m'éparpille, j'oublie, je reviens, je piétine. C'est sans fin. Je m'en plains souvent mais je ne sais pas faire autrement !

Tu as déjà été éditée par benjamins media avec "Un frère en bocal". A l'époque, c'est l'éditeur qui avait choisi l'illustrateur. Pour "Mireille", tu fais équipe d'emblée avec Amandine. Pourquoi ? Et comment s'est faite votre rencontre ?

L'éditeur avait fait un choix excellent en me proposant de travailler avec Aurélie, qui est une illustratrice excessivement douée et créative ! J'admire beaucoup son oeuvre. "Mireille", je l'ai écrite lors de ma première grossesse, mon énorme corps coincé dans un fauteuil, devant mon poêle à bois. C'est mon mari, d'ailleurs, qui a eu l'idée de cette histoire, à force de projections délirantes sur l'aspect physique de notre fille à naître... Ça remonte donc. Je l'ai un peu oubliée et puis, un jour, après avoir constaté avec soulagement que ma fille ne ressemblait pas à un marcassin, j'ai exhumé Mireille pour la proposer à Amandine : je sais à quel point elle aime les sangliers ! C'est une de ses charmantes marottes...
Et puis, pour dire la vérité vraie sur Émilie Chazerand, je dois expliquer que c'est Amandine Piu, sans le savoir et alors que je ne la connaissais pas encore personnellement, qui m'a donnée envie d'écrire. À Strasbourg, ses cartes postales, ( les Piub publiées aux éditions de Mai ) circulaient beaucoup dans les librairies. Et je suis instantanément tombée amoureuse de son style : drôle, fin et poétique. J'ai suivi son travail de loin, puis de plus en plus près. J'étais et je suis toujours convaincue qu'Amandine Piu deviendra très bientôt une référence incontournable dans le monde de l'illustration. Bref : dès lors, j'avais le rêve secret et non-assumé d'écrire un truc qui serait, un jour, illustré par elle. ( Donc, pour ceux qui détestent mes livres, c'est elle, la seule à blâmer ! ) Lorsque j'ai eu la chance de la rencontrer, en poils et en os, j'ai eu un coup de foudre amical pour elle. J'ai mis pas mal de temps à oser lui montrer ce que je faisais, parce que son avis était forcément le plus important et donc, affreusement redouté. Amandine est une artiste incroyable et une femme d'une douceur, d'une gentillesse et d'une disponibilité hallucinantes. Elle est à l'image de son travail : très sensible, chaleureuse et solaire. Elle est en plus hilarante, belle comme un coeur et excellente cuisinière ! ( Ses lasagnes au pesto sont aussi bonnes que ses dessins ) Je suis très heureuse de faire ce livre avec elle mais, par-dessus tout, je suis incroyablement fière de l'avoir pour amie.

Qu'espérais-tu d'Amandine ? Heureuse du résultat ?

Amandine, j'espérais tout d'elle et c'est bel et bien ce que j'ai eu : tout ! Elle a rendu Mireille terriblement attachante, mignonne et expressive ! Ce livre est un petit bijou, vraiment. Amandine dépasse, et surpasse, toujours mes attentes : elle sait tirer de mes mots ce que je n'imaginais même pas ! Je ne suis jamais déçue par son travail : elle m'épate continuellement. Il y a chez elle une créativité folle, une ingéniosité permanente. J'adore, par exemple, sa vision de Lisette et Pierrot, les parents de Mireille, que je n'imaginais pas forcément tels qu'ils sont. Et heureusement : ils sont absolument magnifiques, grâce à elle ! Idem pour tous les copains de classe de Mireille, sa maison, ses animaux... Son univers tout entier ! La tendresse et la malice d'Amandine me touchent. J'aime que l'épais Pierrot tricote, que les champignons soient laissés sur la table, à côté du couteau, dans une tâche interrompue. Je peux presque entendre le chat ronronner... C'est très vivant, tout ça ! Je le lui dis souvent mais ça reste vrai : j'aimerais habiter dans un de ses dessins. On ne peut que couler des jours heureux, dans du Piu.

On a essentiellement des voix d'enfants dans "Un frère en bocal" et une voix d'adulte surtout dans "Mireille". Séduite dans les deux cas ?

La première écoute du Frère en Bocal m'avait fait tellement rire ! Les musiques, les accents, les voix... C'était une découverte joyeuse et pétillante ! Je reste très très attachée à ce livre et j'en suis particulièrement fière, je dois bien l'avouer. La bande sonore pour Mireille se situe à mon sens dans un tout autre registre : je la trouve très élégante, racée ! Ce qui est peut-être étonnant lorsque l'on parle d'un marcassin et pourtant... La diction du narrateur est distinguée, douce, soignée, elle berce et porte. Je la trouve délicieusement rétro : elle me rappelle les contes sur vinyles que j'écoutais petite. (eh oui : je suis vieille). Le cor de chasse, tout au début, est un clin d'œil très amusant et la musique classique, un choix audacieux et remarquable, je trouve. Donc oui : séduite ! Je n'aime pas trop les dictons sauf "jamais deux sans trois"... Celui-là, je ne sais pas pourquoi mais, j'y crois.